Parmi les très beaux décors créés pour la série, il en est un qui occupe une place particulière, parce que c’est un lieu privilégié où Maigret évolue: c’est celui de son bureau. Si le commissaire mène volontiers ses enquêtes dans les bistrots de quartier, les riches demeures bourgeoises ou les hôtels de passe, il en revient toujours, à un moment ou à un autre, à cet endroit incontournable qu’est son bureau à la PJ: lieu d’interrogatoire, de confrontation et de l’aveu final, à la fois terrain de duel entre le commissaire et le suspect, et à la fois confessionnal, le bureau de Maigret se devait d’être présent dans la série.

Sur les 54 épisodes de la série, il s’en trouve 27, donc la moitié, où l’on voit Maigret évoluer dans son bureau. Lorsqu’il s’agit d’un épisode où le bureau n’est pas présenté, on peut y trouver trois raisons: soit l’enquête se passe complètement hors de Paris, comme c’est le cas dans le roman correspondant (par exemple, Maigret et la croqueuse de diamants, adapté du roman Le charretier de la Providence, ou Maigret chez les Flamands, tiré du roman Chez les Flamands); soit l’enquête se passe dans Paris, mais Maigret n’est jamais montré dans son bureau, probablement par un choix de scénariste (par exemple, Maigret et l’écluse no 1 ou Maigret et la fenêtre ouverte); soit enfin, l’enquête se passe hors de Paris, par transposition de l’action pour une raison due aux questions de coproduction (l’exemple type en est Maigret et le fantôme, dont l’action, située à Montmartre dans le roman, est transposée en Finlande dans la série).

Les locaux de la PJ sont montrés « de l’intérieur », c’est-à-dire que l’on voit le couloir, le bureau des inspecteurs, et le bureau de Maigret, mais quasiment jamais la façade du bâtiment mythique du 36 Quai des Orfèvres. On en comprend la raison lorsque l’on sait que presque toutes les scènes censées se passer dans les rues de Paris ont été tournées à Prague, pour des questions de budget et de coproduction, mais aussi à cause des mutations urbaines qu’a connues Paris par rapport à l’époque où est située la trame de la série, soit les années 1950. Par conséquent, les images de la « Tour pointue » sont très rares dans la série, et n’apparaissent que dans cinq épisodes: la première fois dans un épisode des débuts, Maigret et le corps sans tête, puis, presque paradoxalement, dans des épisodes de la fin de la série, en une sorte de « retour aux sources », puisqu’une bonne partie de l’intrigue de ces épisodes se déroule à la PJ, par une sorte de « recentrage » des enquêtes du commissaire dans le cadre de son bureau…

Dans la série, on peut distinguer trois périodes pour ce décor. La première correspond aux années 1991 à 1996; sur les 24 épisodes de cette période, 10 se passent complètement hors du bureau de Maigret; dans les 14 autres, on retrouve pour chacun le même décor pour ce bureau, à quelques variantes près, surtout des détails dans les objets montrés ou dans la lumière utilisée. La deuxième période correspond aux années 1997 à 2001; c’est la période où le commissaire mène de nombreuses enquêtes hors Paris, et seuls 3 épisodes sur 16 voient Maigret évoluer dans son bureau; celui-ci a droit à un décor de « transition », et on cherche visiblement à renouveler le décor de ce bureau et des couloirs de la PJ; l’épisode Maigret chez les riches comprend un décor du bureau original mais unique dans la série, tandis que pour Maigret et le marchand de vin et Maigret chez le ministre, un décor similaire entre les deux épisodes restera lui aussi sans lendemain. Enfin, la troisième période correspond aux 14 derniers épisodes de la série, ceux des années 2002 à 2005; le décor du bureau, présent dans 10 épisodes, est le même à chaque fois, avec de légères variations de détail.

Pour évoquer le lieu de travail du commissaire au Quai des Orfèvres, trois endroits essentiels sont présentés dans la série: le bureau de Maigret, le bureau des inspecteurs, et les couloirs de la PJ.

Commençons par les couloirs de la PJ, puisque c’est par là qu’arrive Maigret lorsqu’il se rend au travail. Décrit dans les romans comme un vaste couloir « à la longue perspective poussiéreuse », « à la fois grise et ensoleillée », c’est ainsi qu’on le retrouve dans la série, sous l’aspect plutôt poussiéreux et gris dans la première période, et sous l’aspect plutôt clair dans la troisième période, avec une période intermédiaire inhabituelle, comme le montrent les images ci-dessous.

Dans la première période, on a un long couloir grisâtre, dont la teinte vire au vert, au bleu ou au jaune selon l’éclairage de chaque épisode.

Dans la deuxième période, période intermédiaire, on force plutôt sur la note sombre, le côté « couloir mal éclairé ».

Dans la troisième période, les couloirs sont clairs, grâce aux cloisons coupées à mi-hauteur par des vitrages; toute la PJ prend ainsi une teinte dans des tons chauds, bruns, ocres ou jaunes, et plutôt gais par rapport aux périodes précédentes.

Une fois le couloir traversé, on pourra atteindre le bureau du commissaire. Dans les romans, plusieurs détails nous apprennent à quoi cette pièce ressemble. Dans la série, les scénaristes et décorateurs ont manifestement tenu compte de plusieurs de ces détails caractéristiques, que l’on retrouve dans les décors présentés.Aux détails mentionnés dans les romans, les décorateurs ont ajouté quelques éléments « de leur cru », mais qui ne déparent pas le paysage, puisés qu’ils sont dans des réminiscences maigretiennes (voir plus loin).

Le fameux poêle de Maigret, tant décrit dans les romans, ne se voit que dans un seul épisode, celui qui inaugure la série, Maigret et les plaisirs de la nuit; à gauche de l’image, le poêle noir, à droite une sorte de lavabo; le décor de cet épisode, extrêmement sobre, va se modifier sensiblement par la suite.

Dans la première période, le bureau de Maigret est une pièce assez petite, plus intime que dans les autres périodes, et aussi plus sobre. La teinte en est, comme celle du couloir, une variété de tons gris ou bleus. On y accède par une porte matelassée, sur laquelle se trouve une plaque indiquant le nom de son occupant. En face de la porte, le bureau du commissaire.

Comme un des premiers gestes de Maigret, lorsqu’il entre dans son bureau, est de se débarrasser de son pardessus et de son chapeau, on trouve dans la pièce un portemanteau, qui change d’ailleurs d’emplacement selon les épisodes.

Autre élément caractéristique du mobilier, la « fontaine d’émail » des romans, qui se trouve en principe dans un « placard« . Dans la série, pas de placard, mais un lavabo surmonté d’un miroir, lavabo où l’on voit plusieurs fois le commissaire se laver les mains.

ci-dessous, on retrouve le portemanteau et le lavabo

D’autres éléments du mobilier nous sont aussi montrés: un fauteuil de cuir dans lequel il arrive à Maigret de se détendre; un bureau supplémentaire, prévu pour un inspecteur qui devrait par exemple prendre une déposition; une armoire dans laquelle Maigret conserve la bouteille de fine à l’usage de ses « clients ».

Les murs sont décorés de tableaux divers, dont deux se retrouvent tout au long des épisodes de cette période, et qui pourraient évoquer cette description du roman Les caves du Majestic: « au mur, dans un cadre noir et doré, une photo d’ensemble de messieurs en redingote, en haut-de-forme, portant des moustaches invraisemblables et des barbes pointues: l’association des secrétaires de commissariat au temps où Maigret avait vingt-quatre ans! ».

Sur le bureau de Maigret, un téléphone; une lampe, qui ne ressemble d’ailleurs guère à la « lampe à abat-jour vert » décrite dans les romans; un râtelier à pipes; un cendrier; un agenda; et bien sûr, les inévitables sandwichs et bières indispensables aux interrogatoires.

Derrière le bureau, une fenêtre éclaire la pièce.Maigret et les plaisirs de la nuit

 

Au cours de la deuxième période, on fait des essais pour un nouveau bureau du commissaire. Comme, manifestement, on n’a pas encore trouvé la meilleure solution, la pièce où travaille Maigret sent un peu le provisoire. Dans Maigret chez les riches, où la majeure partie de l’action se situe dans la maison des Parendon, dont le magnifique décor éclipse presque les autres, seule une petite partie de l’action se déroule dans le bureau de Maigret. On n’en voit donc que quelques images, avec quelques accessoires classiques, tels le portemanteau ou divers objets sur le bureau.

Ce côté provisoire est encore plus flagrant dans Maigret et le marchand de vin, où les images du bureau de Maigret ressemblent à une pièce en déménagement; au point que la confrontation finale entre Maigret et le coupable se passe de préférence dans le bureau des inspecteurs.

Quant à Maigret chez le ministre, on y abandonne carrément le bureau de Maigret pour concentrer les parties de l’action à la PJ dans la pièce des inspecteurs (voir plus loin).

Dans la troisième période, si les couloirs et le bureau des inspecteurs sont identiques, à quelques détails près, pour toute la fin de la série, on peut remarquer que pour le bureau de Maigret, il y a d’abord eu, pour deux épisodes (Un échec de Maigret, Signé Picpus), un premier décor, dans lequel le bureau, situé au bout du couloir et sans accès direct au bureau des inspecteurs, s’ouvre derrière une porte pleine.Le bureau est éclairé par le soleil, et on y retrouve aussi des accessoires classiques, tels qu’un portemanteau et un râtelier à pipes. Au mur, en plus des cadres photographiques, une carte de géographie.

Pour les épisodes suivants, le bureau de Maigret est déplacé à côté de celui des inspecteurs. C’est un bureau plus vaste, bien agencé, dont nombre de détails sont proches de la description qui en est faite dans les romans. On y entre par une porte vitrée. A côté de la porte, un divan; puis une cheminée au dessus de marbre noir, où ne manquent ni la pendule, ni une photo du château de Saint-Fiacre.

Après deux fenêtres, on trouve un bureau pour l’inspecteur qui devrait prendre des notes des interrogatoires, puis une armoire, une porte donnant sur le couloir, et le lavabo avec son miroir.

Dans l’épisode Maigret et les sept petites croix, ce lavabo est installé dans une sorte de placard, qui pourrait bien ressembler à celui décrit dans les romans.

Sur le bureau de Maigret, on retrouve aussi les accessoires classiques, tels le téléphone, le cendrier et le râtelier à pipes (voir la rubrique « la pipe de Maigret »).

Le bureau des inspecteurs est un endroit que Maigret fréquente beaucoup, dans lequel il passe volontiers pour « prendre la température de la maison », comme il est dit dans le roman Maigret et les témoins récalcitrants. Maigret vient volontiers s’installer sur le coin du bureau d’un inspecteur, pour distribuer travail et consignes, ou simplement pour causer familièrement avec ses « enfants ». Dans la série, le décor du bureau des inspecteurs évolue parallèlement aux autres décors, selon les trois mêmes périodes évoquées plus haut.

Dans la première période, au début de la série, de même que le bureau de Maigret n’est pas très grand, celui des inspecteurs est dans les mêmes proportions. S’il peut contenir trois ou quatre tables, il n’a encore rien de la grande et vaste pièce décrite dans les romans, et que l’on verra apparaître dans les deux périodes suivantes de la série.

A droite du bureau de Maigret se trouve la porte qui donne dans le bureau des inspecteurs; quand le commissaire ouvre cette porte, il voit en face de lui un grand plan de Paris; à droite se trouve une fenêtre; et à gauche une porte qui donne dans le couloir.

Pour la deuxième période, dans l’épisode Maigret chez les riches, le décor du bureau des inspecteurs, attenant à celui de Maigret, comporte des cloisons vitrées; c’est un petit bureau, comme l’est celui du commissaire.

Dans les deux autres épisodes de cette période (Maigret et le marchand de vin, Maigret chez le ministre), le bureau des inspecteurs est au contraire une très vaste pièce aux tables nombreuses, qui est en quelque sorte au centre de la PJ.

Pour la troisième et dernière période de la série, le décor reste sensiblement le même au cours de tous les épisodes. A part dans Un échec de Maigret et Signé Picpus (voir plus haut), le bureau de Maigret est attenant à celui des inspecteurs. On y accède par une porte vitrée.

Le bureau des inspecteurs est à nouveau une vaste pièce décloisonnée, comprenant plusieurs tables; les murs sont dans les tons vert et brun, avec une paroi vitrée donnant sur le couloir.

Dans Un échec de Maigret et Signé Picpus, la pièce est un plus petite que par la suite; on y voit des armoires pleines de dossiers.

Dans les autres épisodes, on trouve de grandes étagères remplies à craquer de dossiers.

On retrouve aussi le grand plan de Paris.

Partie intégrante des enquêtes de Maigret, les décors de la PJ marquent à leur façon la série, donnent un cadre au commissaire, même si celui-ci n’a de cesse de s’en échapper pour courir aux quatre coins de Paris, de France et d’ailleurs, à la recherche d’une vérité humaine qu’il traquera indéfiniment…