De Maigret et les plaisirs de la nuit à Maigret et le fantôme: ou comment un commissaire monolithique découvre l’humour, et comment il s’échappe de son bureau tout gris pour se rendre dans le Grand Nord

« Nous cherchions une série récurrente qui pouvait faire tourner les frais généraux d’une maison de production. Nous avons rencontré Steve Hawes qui travaillait pour Granada production. Il nous a proposé de faire les Maigret ensemble. Nous nous sommes donc mis à lire les 104 Maigret: Steve Hawes, Robert Nador, Laurence Benguiguier, notre chef décoratrice, et moi. Pour établir la bible, nous voulions repartir des livres et ne nous inspirer ni des films ni des séries existantes. Nous nous sommes mis à la recherche de notre Maigret. Trois acteurs nous séduisaient: Philippe Noiret, Bruno Crémer et Bernard Fresson. Et pour faire une cassure franche avec la série interprétée par Jean Richard, nous avons décidé de nous tourner vers les gens du cinéma. Nous avons présenté la bible à la famille Simenon qui nous a offert, chose rare, la possibilité d’avoir une option sur les droits exclusifs. Nous leur avons présenté notre cahier des charges: tournage en 35 mm, un réalisateur différent à chaque enquête pour créer une collection à la manière du cinéma, les années 50 et Bruno Crémer avec qui nous avions travaillé. » (extraits d’une interview de la productrice Eve Vercel en 2003)

Dès le départ, les choix sont clairs: volonté de se démarquer de la série avec Jean Richard, de se rapprocher du mode cinématographique, d’opter pour une série de qualité. Le défi place la barre assez haut, et il va s’agir de répondre efficacement à ce défi… d’autant plus, comme le dit Eve Vercel dans une autre interview, en 2004: « On a démarré à contre-courant de tout. Cette série est complètement atypique ». Le succès sera-t-il au rendez-vous ?

Une fois le choix de Bruno Crémer arrêté, il s’agit de convaincre l’acteur: celui-ci est engagé au cinéma et au théâtre, va-t-il accepter le défi télévisuel ? Crémer se donne le temps de la réflexion, puis accepte un contrat pour douze épisodes: « J’ai pas mal hésité avant d’accepter. Douze enquêtes en trois ans, c’est considérable. Moi, je leur avais suggéré de changer de Maigret à chaque épisode. Mais le public n’est sans doute pas encore prêt à tant de bouleversements à chaque fois. Il aime bien s’habituer, se familiariser. Mais je dis déjà que même si le succès suit, et qu’il est important, je n’irai pas au-delà des douze épisodes prévus. » (interview de juillet 1991) Douze épisodes, et puis c’est tout… Crémer va répéter plusieurs fois cela dans les interviews qu’il donne de 1991 à 1993. On verra que le personnage l’a capturé plus qu’il ne croyait, et qu’il signera bientôt pour une nouvelle série de douze épisodes…

Mais pour le moment, le tournage du premier épisode commence: José Pinheiro est aux commandes, l’épisode est une adaptation de Jacques Cortal et du réalisateur lui-même, et le choix s’est porté sur un roman de la grande « période américaine » de Simenon, écrit – justement – à la fin de l’année 1950: Maigret au Picratt’s, rebaptisé pour l’occasion Maigret et les plaisirs de la nuit. On voit tout de suite dans le choix de ce titre la volonté de distanciation proclamée et assumée. Le premier tour de manivelle a lieu le 28 janvier 1991. La série étant située dans les années ’50, les costumes et les voitures sont « d’époque ». Mais le réalisateur donne aussi un ton « sombre » à son Maigret: taciturne, monolithique, le commissaire évolue dans une PJ aux murs gris et poussiéreux. Crémer, qui est connu alors surtout pour ses compositions dramatiques, nous présente un Maigret à l’avenant; peut-être aussi un trop grand respect à l’idée d’aborder ce personnage mythique le fait-il jouer sur ce mode retenu…

Quoi qu’il en soit, cet épisode très sombre ne va pas être utilisé pour lancer la série sur les canaux de l’audimat, et on va lui préférer, pour l’étrenner, le 1er décembre 1991, le deuxième épisode tourné, Maigret et la Grande Perche, peut-être parce que, comme le disait Eve Vercel, « il semblait plus typique de Simenon », mais peut-être aussi parce que le nom de son réalisateur (Claude Goretta) et celui de l’un des interprètes principaux (Michael Lonsdale) était gages de réussite auprès du téléspectateur… C’est Goretta lui-même qui a choisi le roman à adapter: « Ce livre, c’est l’audace absolue! Du Strindberg! Un vrai combat de cerveaux… » déclare le réalisateur dans une interview de 1993. Le roman Maigret et la Grande Perche fait, lui aussi, partie de la grande série des « romans américains » de Simenon. Goretta décide également d’introduire le personnage de Mme Maigret, qu’il veut « moderniser », faire sortir de ses fourneaux. Il choisit l’actrice Anne Bellec. Après le visionnement de cet épisode, difficile à dire à ce moment-là si ce choix se confirmera… Cet épisode est bien dans le ton Simenon, c’est vrai: duels en huis-clos entre Mme Serre et le commissaire, entre Maigret et le dentiste Serre. A sa première diffusion, l’épisode réalise 35 % de parts de marché. Un joli coup…

Un mois plus tard, on continue sur la lancée en programmant un autre épisode tourné l’été précédent: Maigret chez les Flamands. Cette fois, on a choisi un roman des débuts de la saga, un de ceux de la période Fayard. C’est Serge Leroy qui assure la mise en scène, et on sort des bureaux gris de la PJ pour trouver les rues pluvieuses de la Belgique. Maigret la joue plutôt bougon, et la belle Anna parvient difficilement à le dérider… On se permet déjà une première entorse notable au mythe: alors qu’on a affublé le commissaire d’un lourd pardessus et d’un chapeau dans les deux premiers épisodes tournés, on le fait évoluer ici sans manteau ni chapeau, « comme pour lui ôter ce qui le protégeait, et mieux le fragiliser », dira Crémer dans une interview de 1993. Et déjà, on sent que sans ce chapeau et ce manteau, Crémer a la force de se glisser dans la peau de Maigret et de nous y faire croire…

L’épisode diffusé ensuite sera Maigret et la maison du juge, tourné à la fin de l’été 1992. Le choix s’est porté cette fois sur un roman de la période Gallimard. Maigret alias Crémer y croise une grosse pointure du cinéma: Michel Bouquet. L’épisode se déroule en alternant échanges feutrés entre Maigret et le juge Forlacroix, petites touches d’humour apportés par les personnages secondaires (l’inspecteur Méjat et la vieille Didine), et les paysages maritimes charentais. On dirait que cela fait du bien à Maigret de mener son enquête hors de son bureau poussiéreux, et le réalisateur Bertrand Van Effenterre nous rappelle que Simenon, dans les Maigret aussi, ne manque pas d’humour. Et connaissant Crémer comme on le connaît, il ne va pas manquer de s’en souvenir par la suite…

 

Le succès semblant au rendez-vous, on décide de programmer ensuite ce fameux premier épisode tourné, comme une sorte d’épisode-pilote, Maigret et les plaisirs de la nuit. Va y succéder Maigret et le corps sans tête, encore un roman de la « période américaine », où on retrouve Serge Leroy aux commandes. Une belle prestation d’Aurore Clément en Aline Calas, et Crémer en Maigret plein d’empathie, de jolies scènes comme celle de la rencontre entre le commissaire et la petite Myriam, ou celles entre Aline et Dieudonné, et c’est le succès: l’épisode reçoit, au Festival international de Cognac, la « mention spéciale du télépolar 1992 ».

Si on compare ces cinq premiers épisodes, on se rend compte que Crémer commence à affiner son interprétation. S’il est encore très respectueux du personnage, il se donne une certaine liberté, surtout dans le fait de jouer Maigret moins comme le monolithe qu’il a incarné dans le premier épisode. Comme Simenon lui-même, dans sa saga maigretienne, a affiné son personnage, ainsi Crémer va peu à peu apporter de petites touches supplémentaires au fil des épisodes…

« J’essaie, moi aussi, dans la mesure du possible, de varier un peu. Qu’on ne retrouve pas le même Maigret dans tous les épisodes. Sinon, on risque de s’enliser dans les clichés. J’ai quatre rendez-vous avec Maigret par an, mon régime pour les trois années qui viennent. C’est beaucoup, mais ça me laisse quand même le temps de placer un film ici ou là, et de continuer à faire du théâtre. De me désintoxiquer, si l’on veut. Et de m’ennuyer de Maigret. Donc de me reglisser dans ses habitudes avec plaisir.  » (interview de Bruno Crémer, juillet 1991)

Et la chose va se confirmer dans l’épisode suivant: on adapte un roman de la période Fayard, qui a aussi été le premier roman adapté pour le cinéma dès sa sortie en 1932, La nuit du carrefour. Le réalisateur Alain Tasma, avec le scénariste Gildas Bourdet, choisit de donner un certain ton de légèreté à cet épisode, en contraste peut-être avec l’atmosphère très dramatique du film de 1932. Bruno Crémer nous présente un Maigret qui n’est pas insensible au charme de Sunnyi Melles, qui incarne une lumineuse Else, et on trouve à leurs côtés des seconds rôles très convaincants, que ce soit Johan Leysen en Karl Von Ritter, Henri Courseaux en Michonnet, ou Roland Blanche en Kowalski. Ce dernier apporte, avec Hubert Deschamps (Edmond), une touche d’humour bienvenue. C’est le premier épisode où on voit poindre cet humour qui sera une des marques de fabrique de la série, et déjà on est très éloigné du Maigret des Plaisirs de la nuit du tout début…

L’épisode suivant est choisi dans un roman de la période Gallimard: Les caves du Majestic. C’est Goretta qui est à nouveau sollicité, et sa « patte » caractéristique se retrouve dans l’épisode. L’adaptation suit de près le roman; une partie des scènes sont tournées dans des palaces de la côte lémanique, ce qui donne une touche d’authenticité aux décors.

Les deux épisodes suivants sont choisis parmi des romans plus tardifs de la saga, écrits par Simenon dans sa résidence helvétique: Maigret se défend et La patience de Maigret. Ces deux romans forment un diptyque, puisqu’on retrouve dans le second des personnages du premier. Il en est de même dans les deux épisodes. On retrouve les bureaux poussiéreux de la PJ, et on y découvre, dans le rôle de l’inspecteur Torrence, Eric Prat, qui campe un personnage à la fois plein d’humour et de complicité avec Maigret. Cette touche d’humour (mentionnons que le scénariste est à nouveau Gildas Bourdet) est la bienvenue dans ces deux épisodes au ton plutôt dramatique. On retrouve aussi Anne Bellec sous les traits de Mme Maigret. C’est Agnès Soral qui incarne Aline Bauche. Lors d’une émission télévisée de 1993, elle est invitée sur le plateau avec Bruno Crémer, et elle déclare, à propos du contrat de celui-ci: « Et à mon avis, il aura envie d’en faire plus que douze… » Ce à quoi il réplique: « Je n’ai pas dit le contraire. »

Il semble donc bien, dès ce moment-là, que l’acteur a vraiment pris du plaisir dans ce rôle, et qu’il serait prêt à rempiler pour une nouvelle série… En attendant, il reste trois épisodes à tourner pour le premier contrat. Ce sera d’abord Maigret et l’homme du banc, choisi parmi les romans de la période américaine. On trouve Etienne Périer à la réalisation, et l’épisode alterne avec bonheur scènes d’humour et scènes dramatiques.

Vient ensuite Maigret et les témoins récalcitrants, un roman de la période helvétique. Cette adaptation, ainsi que celle de l’épisode précédent, ont déjà été annoncées dans un article de Télé 7 Jours de 1991. Dans le même article, on annonçait des adaptations du Charretier de la Providence (qui ne se tournera finalement qu’en 2000 sous le titre de Maigret et la croqueuse de diamants), de Un crime en Hollande (tourné en 1995 sous le titre Maigret en Finlande), et du Pendu de Saint-Pholien (qui ne sera jamais tourné). Rappelons que les producteurs avaient obtenu les droits pour l’ensemble des romans de la saga. Dans Maigret et les témoins récalcitrants, on trouve cette modification par rapport à la trame du roman, que Solange a des origines juives qui expliquent sa volonté de s’allier aux Lachaume. Un élément qui ancre bien historiquement l’épisode dans cette période des années 1950. Bruno Crémer y campe un Maigret à nouveau plus austère, et le ton de l’épisode en général est plutôt sombre. Le scénario est signé Christian Rullier et la réalisation Michel Sibra.

Cette première « saison » se clôt par une adaptation de Maigret et le fantôme, écrit par Simenon dans ses années suisses. Les contraintes de coproduction (La Cinq, coproductrice avec Antenne 2, a fait faillite, et on a dû faire appel à d’autres coproducteurs européens, dont les télévisions belge, suisse, tchèque et finnoise) obligent à « délocaliser », et l’épisode est transposé en Finlande. Cette fois, on est loin de la poussière des bureaux parisiens, et on découvre les décors colorés des paysages finlandais. Une touche d’humour est apportée par les tribulations « exotiques » de Maigret, et l’épisode est servi par des seconds rôles prestigieux: Heinz Bennent en Junker et Elisabeth Bourgine en Mirella.